
Vous lisez un document sur votre ordinateur. Après un moment, vos yeux picotent, vous perdez le fil du texte ou vous devez relire plusieurs fois la même phrase. Vous ressentez peut-être aussi une gêne au niveau du front, des épaules ou de la nuque.
Ces sensations sont fréquemment rapportées lors de l’utilisation prolongée d’écrans. Elles peuvent avoir plusieurs origines et ne touchent pas uniquement les personnes dyslexiques.
Pourquoi apparaissent-elles ? Est-ce lié à la lumière de l’écran, à l’effort visuel, à la présentation du texte ou au temps passé à lire ? Les recherches apportent quelques éléments de réponse, mais certaines questions restent ouvertes.
Que désigne la fatigue visuelle numérique ?

Les spécialistes emploient notamment l’expression « fatigue visuelle numérique » (digital eye strain) pour décrire différents symptômes associés à l’utilisation prolongée d’ordinateurs, de smartphones ou d’autres appareils numériques.
Ces symptômes peuvent comprendre :
- une sensation de sécheresse ou de picotement des yeux ;
- une vision temporairement floue ;
- une gêne visuelle ou une difficulté à maintenir le regard ;
- des maux de tête ;
- des douleurs au niveau du cou ou des épaules.
Tous ces symptômes ne correspondent pas nécessairement au même mécanisme. Une sécheresse oculaire, une difficulté de mise au point et une douleur cervicale, par exemple, peuvent survenir dans un même contexte sans avoir exactement la même origine.
Dans une revue publiée en 2022 dans la revue scientifique Ophthalmology and Therapy, Kaur et ses collègues rapportent des estimations très variables de la fréquence des symptômes liés aux écrans. Les chiffres diffèrent fortement d’une étude à l’autre, notamment parce que les populations, les questionnaires et les définitions retenues ne sont pas toujours comparables.
Il faut donc interpréter ces estimations avec prudence : elles ne permettent pas de déterminer précisément combien de personnes souffrent de fatigue visuelle dans toutes les situations.
Source : Kaur et al. (2022), Digital Eye Strain: A Comprehensive Review.
Pourquoi la lecture peut-elle devenir inconfortable ?
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à l’inconfort pendant une lecture prolongée. Leur importance varie selon les personnes, les tâches et les conditions d’utilisation.
1. Le clignement des yeux

Le clignement contribue à répartir le film lacrymal à la surface de l’œil. Lorsque les clignements deviennent moins fréquents ou plus incomplets, la surface oculaire peut être moins bien lubrifiée, ce qui peut favoriser une sensation de sécheresse ou d’irritation.
Une étude expérimentale publiée en 2025 dans le Journal of Eye Movement Research a examiné l’activité oculaire de 30 jeunes adultes indiens pendant trois sessions d’une heure sur smartphone. Les participants lisaient un livre électronique, regardaient une vidéo ou consultaient de courtes vidéos sur les réseaux sociaux.
Les chercheurs ont observé une diminution du taux de clignement au cours des sessions, de l’ordre de 54 à 61 % entre les périodes comparées, selon le contenu consulté. L’intervalle entre les clignements augmentait également.
Ces résultats décrivent des changements observés pendant l’utilisation du smartphone. Ils ne démontrent toutefois pas, à eux seuls, que ces changements provoquent les symptômes ressentis. L’étude était de petite taille, portait sur une durée limitée et ne comparait pas la lecture sur écran à la lecture sur papier.
À retenir : le clignement est un mécanisme pertinent à étudier, mais cette étude ne permet pas de conclure que toutes les personnes qui lisent sur écran développent une fatigue oculaire.
Source : Dandumahanti et al. (2025), étude sur l’activité oculaire pendant une heure d’utilisation du smartphone.
2. L’effort de mise au point

Pour voir nettement un texte situé à proximité, les yeux ajustent leur mise au point. Ce mécanisme s’appelle l’accommodation. Les deux yeux doivent également coordonner leur orientation pour regarder le même objet : c’est la convergence.
Ces mécanismes interviennent aussi bien pour lire un livre imprimé que pour consulter un écran.
La distance de lecture, la durée de la tâche et certaines difficultés visuelles préexistantes peuvent influencer le confort. Cependant, il ne suffit pas de connaître ces mécanismes pour déterminer la part qu’ils jouent dans chaque cas de fatigue.
Les données présentées ici ne permettent pas d’affirmer que l’effort de mise au point est systématiquement plus important sur écran que sur papier.
3. La luminosité, les reflets et le contraste

Un écran produit sa propre lumière, tandis qu’une page imprimée est éclairée par la lumière ambiante. Cette différence peut modifier les conditions dans lesquelles le texte est perçu.
Un écran très lumineux dans une pièce sombre, des reflets gênants ou un contraste peu adapté peuvent rendre la lecture inconfortable pour certaines personnes.
Cela ne signifie pas qu’une luminosité ou un contraste particulier convient à tout le monde. L’objectif pratique est plutôt d’essayer différents réglages pour trouver ceux qui permettent de lire confortablement dans un environnement donné.
4. La posture et la durée de lecture

Une lecture prolongée dans une position inconfortable peut contribuer à des douleurs au niveau du cou, des épaules ou du dos.
La durée passée à lire compte également : rester concentré longtemps sur une tâche rapprochée laisse moins d’occasions de changer de posture, de regarder au loin ou de faire une pause.
Ces facteurs sont utiles à prendre en compte, mais il serait excessif d’affirmer qu’ils expliquent à eux seuls la fatigue ressentie ou qu’ils jouent nécessairement un rôle plus important que l’écran lui-même.
L’écran est-il plus fatigant que le papier ?
Il est tentant de comparer directement les deux supports. Pourtant, une comparaison pertinente doit tenir compte de nombreux éléments : la durée de lecture, la taille des caractères, la distance, l’éclairage, le contenu et les caractéristiques des lecteurs.
Les observations réalisées pendant l’utilisation d’un smartphone ne suffisent pas à démontrer que lire sur écran est plus fatigant que lire sur papier. Inversement, elles ne permettent pas non plus d’affirmer que les deux supports produisent toujours les mêmes effets.
La conclusion raisonnable est donc de ne pas généraliser : le confort dépend de la situation et des caractéristiques individuelles, et les mécanismes précis de l’inconfort restent à mieux comprendre.
Les lunettes anti-lumière bleue sont-elles efficaces ?

Les lunettes équipées de verres filtrant une partie de la lumière bleue sont commercialisées avec différentes promesses, notamment concernant la fatigue visuelle, le sommeil et la protection de la rétine.
Une revue systématique Cochrane publiée en 2023 a examiné 17 essais randomisés portant sur ces verres chez l’adulte. Les études incluaient entre 5 et 156 participants, avec des suivis allant de moins d’une journée à cinq semaines. Les données étaient hétérogènes et n’ont pas permis de réaliser une méta-analyse.
Les conclusions varient selon le résultat étudié :
- Fatigue visuelle : les verres filtrant la lumière bleue pourraient ne pas réduire les symptômes à court terme par rapport à des verres ne filtrant pas cette lumière. La certitude des preuves est faible.
- Acuité visuelle corrigée : les données suggèrent probablement peu ou pas d’effet.
- Sommeil : les résultats disponibles ne permettent pas de conclure clairement à un bénéfice ou à une absence de bénéfice.
- Santé de la macula : aucun des essais inclus n’a évalué ce critère. La revue ne permet donc pas de conclure à un effet protecteur ou à une absence d’effet.
Ces conclusions concernent les lunettes filtrantes étudiées. Elles ne permettent pas de tirer automatiquement des conclusions sur tous les filtres logiciels, les modes de couleur ou les réglages d’affichage.
Source : Singh et al. (2023), revue systématique Cochrane sur les lunettes filtrant la lumière bleue.
Et pour les personnes dyslexiques ?
La dyslexie ne correspond pas à un profil unique. Les difficultés de lecture et leurs conséquences au quotidien varient d’une personne à l’autre.
Certaines personnes peuvent trouver un texte plus facile à lire lorsqu’elles agrandissent les caractères, modifient l’espacement ou choisissent un contraste différent. D’autres peuvent préférer une présentation plus classique.
Il est important de distinguer deux choses :
- le fait qu’une personne constate une amélioration de son confort avec un réglage particulier ;
- la démonstration scientifique qu’un réglage améliore la lecture de manière générale, notamment chez les personnes dyslexiques.
La première expérience peut être utile pour la personne concernée. Elle ne suffit pas à établir la seconde.
Les recherches sur la fatigue visuelle numérique ne permettent pas, à elles seules, de conclure que les personnes dyslexiques sont systématiquement plus fatiguées sur écran. Elles ne permettent pas non plus d’affirmer qu’une adaptation visuelle donnée répond aux difficultés propres à la dyslexie.
Les réglages de l’affichage peuvent donc être explorés comme des adaptations complémentaires, sans être présentés comme un traitement de la dyslexie ou comme un substitut à un accompagnement adapté.
Quels réglages essayer pour lire plus confortablement ?
Quelques ajustements simples peuvent être testés individuellement. Ils constituent des pistes pratiques, et non des garanties d’efficacité.
Agrandir les caractères. Si vous avez tendance à vous rapprocher de l’écran ou à plisser les yeux, essayez d’augmenter la taille du texte. Vous pourrez ainsi observer si la lecture devient plus confortable.
Ajuster la luminosité. Essayez de rapprocher la luminosité de l’écran de celle de votre environnement. Évitez autant que possible les reflets directs provenant d’une fenêtre ou d’une lampe.
Vérifier la distance de lecture. Pour un écran d’ordinateur, une distance d’environ 50 à 70 cm est souvent utilisée comme repère ergonomique. Elle doit être adaptée à la taille de l’écran, au texte affiché et au confort de chacun. Ce repère ne s’applique pas de la même manière à un téléphone ou à une tablette.
Essayer différents contrastes et espacements. Si le texte vous semble dense ou difficile à suivre, testez une taille de police plus grande, un interligne différent ou un contraste plus confortable. Changez si possible un paramètre à la fois afin de repérer ce qui vous convient.
Faire des pauses

La règle dite « 20-20-20 » recommande de regarder environ toutes les 20 minutes un objet situé à 6 mètres pendant 20 secondes. C’est un conseil pratique couramment relayé en ergonomie visuelle, mais les preuves de son efficacité précise sur les symptômes restent limitées.
Penser à cligner régulièrement. Pendant une lecture prolongée, essayez de ne pas rester les yeux fixés sur le texte sans interruption. Si vous ressentez une gêne persistante, ne vous contentez pas de modifier les réglages.
Vous pouvez aussi noter votre confort avant et après chaque changement. Cette démarche ne remplace pas une étude scientifique, mais elle peut vous aider à identifier vos préférences personnelles sans supposer qu’un réglage convient à tout le monde.
Si les symptômes persistent, un professionnel de la santé visuelle pourra rechercher une éventuelle difficulté de correction, de mise au point ou de surface oculaire.
Personnaliser son environnement de lecture : une piste à explorer

La taille des caractères, l’espacement, le contraste et la présentation générale du texte peuvent être adaptés selon les préférences du lecteur.
C’est le principe d’une approche personnalisée : plutôt que de supposer qu’un seul affichage est idéal pour tout le monde, permettre à chacun d’explorer différents paramètres et d’observer son propre confort.
Easylexie s’inscrit dans cette démarche de personnalisation de l’environnement de lecture à l’écran. Son objectif est de permettre aux utilisateurs de tester des réglages visuels adaptés à leurs préférences.
Cette proposition doit être présentée avec mesure : les expériences individuelles peuvent guider les choix personnels, mais elles ne constituent pas à elles seules une preuve d’efficacité clinique. Il reste nécessaire d’étudier quels réglages peuvent être utiles, pour quelles personnes et dans quelles conditions.
En résumé
La fatigue ressentie pendant la lecture sur écran peut s’accompagner de sécheresse oculaire, de picotements, de vision floue ou de douleurs posturales. Plusieurs facteurs peuvent intervenir, mais leur importance relative n’est pas connue dans toutes les situations.
Les études sur le clignement apportent des observations intéressantes, sans démontrer à elles seules la cause des symptômes. Les données disponibles ne permettent pas non plus d’affirmer que l’écran est systématiquement plus fatigant que le papier. Quant aux lunettes filtrant la lumière bleue, la revue Cochrane de 2023 ne met pas en évidence de réduction claire de la fatigue visuelle à court terme.
Des réglages simples — taille du texte, contraste, luminosité, espacement et pauses — peuvent être essayés pour rechercher un meilleur confort. Les effets peuvent varier selon les personnes, et une gêne persistante mérite un avis professionnel.
Le principe essentiel est simple : adapter son environnement de lecture peut être une piste utile, sans supposer qu’une solution fonctionne pour tout le monde.
Bibliographie
- Kaur K., Gurnani B., Nayak S., Deori N., Kaur S., Jethani J., Singh D., Agarkar S., Hussaindeen J. R., Sukhija J., Mishra D. (2022). « Digital Eye Strain—A Comprehensive Review. » Ophthalmology and Therapy, 11(5), 1655–1680.
Type de publication : revue narrative. Elle synthétise les symptômes, les facteurs possibles et les pratiques de prise en charge. Les estimations de fréquence varient selon les études et les méthodes utilisées. - Dandumahanti B. P., Chittoor P. K., Subramaniyam M. (2025). « Digital Eye Strain Monitoring for One-Hour Smartphone Engagement Through Eye Activity Measurement System. » Journal of Eye Movement Research, 18(4), 34.
Type de publication : étude expérimentale sur 30 jeunes adultes pendant trois sessions d’une heure. Elle observe des variations de l’activité oculaire pendant l’utilisation du smartphone. Sa taille, sa durée et l’absence de comparaison avec le papier limitent la portée des conclusions. - Singh S., Keller P. R., Busija L., McMillan P., Makrai E., Lawrenson J. G., Hull C. C., Downie L. E. (2023). « Blue-light filtering spectacle lenses for visual performance, sleep, and macular health in adults. » Cochrane Database of Systematic Reviews, 2023(8), CD013244.
Type de publication : revue systématique de 17 essais randomisés. Les conclusions diffèrent selon les critères étudiés, avec une certitude faible à modérée selon le résultat. Les données ne permettent pas de conclure sur la santé maculaire.
Note de prudence : cet article est destiné à informer et ne remplace pas un avis médical. Les résultats scientifiques présentés ne démontrent pas qu’un réglage particulier améliore la lecture chez toutes les personnes, ni qu’une adaptation visuelle traite la dyslexie.
